Une lectrice m’a posé la question récemment à propos d’une illustration : est-ce que j’utilise de l’intelligence artificielle ? Elle avait remarqué que certains détails pouvaient changer d’une version à l’autre.
La réponse est oui. J’utilise de l’IA dans une partie de mon travail visuel.
Et plutôt que de répondre en trois lignes sous une publication, je préfère expliquer clairement comment je travaille, où l’IA intervient, et où elle n’intervient pas du tout.
Je suis auteur, pas illustrateur
Quand j’imagine un personnage, un lieu ou une scène, j’ai généralement une image assez précise en tête. Je peux faire un croquis, construire une composition, chercher une ambiance, définir des couleurs ou un type de rendu. Mais je ne suis pas illustrateur, et lorsqu’il s’agit de dessiner des personnages, mes capacités finissent assez rapidement par atteindre leurs limites.
C’est là que l’IA peut intervenir. Elle m’aide à partir d’une idée, d’un croquis ou d’une composition pour obtenir une base plus aboutie et plus proche de ce que j’ai en tête.
Une base. Pas un résultat final.
Ce qui se passe ensuite
Mon processus n’est jamais exactement le même. Selon l’illustration, je peux partir d’un croquis, d’un montage, de plusieurs éléments que j’assemble moi-même, ou encore de ressources provenant de banques d’images sous licence comme Adobe Stock. L’IA peut intervenir à une étape, pour donner une forme plus aboutie à certains éléments, là précisément où mon dessin ne suit plus.
Puis je reprends l’ensemble. Parfois pendant des heures. Je modifie les personnages, les vêtements, les décors, les anatomies qui ne fonctionnent pas, les lumières, ou simplement un détail qui me dérange.
Je supprime. Je redessine. Je recommence.
Je peux revenir plusieurs fois sur la même image avant d’obtenir quelque chose qui corresponde réellement à l’univers que j’imagine. La colorisation, les ambiances, le travail d’aquarelle et une grande partie du rendu final sont ensuite travaillés par mes soins, notamment sous Krita.
La même illustration, à quatre moments.




Une illustration finale peut donc être le résultat d’un mélange de croquis, de photographie ou d’éléments sous licence, de montage, d’assistance par IA, de dessin et de retouche numérique. L’outil change selon ce dont j’ai besoin. Ce qui ne change pas, c’est l’image que j’essaie d’atteindre.
Et oui, il m’arrive de laisser passer des incohérences : une forme qui change légèrement, un détail anatomique, un élément du décor qui n’aurait pas dû être là. C’est l’une des limites de ces outils, et précisément l’une des raisons pour lesquelles je passe autant de temps à reprendre mes images.
Je n’ai aucune raison de le cacher. L’IA fait partie de ma boîte à outils visuelle. Mais elle n’est qu’une étape du processus.
Et les livres ?
C’est probablement la question la plus sensible, parce que ces illustrations se retrouvent dans les livres que je commercialise.
Les couvertures sont mises en page sous InDesign, en collaboration avec un graphiste. L’illustration à l’intérieur du cercle suit exactement le même processus que mes autres visuels : base, reprise, colorisation, rendu final de ma main.
Les illustrations intérieures des romans sont celles où la part d’IA était la plus importante. Ma technique a évolué depuis, et j’ai repris récemment celles du tome 1 pour les aligner sur le tome 3. Ce sont ces versions qui figurent dans les exemplaires actuellement en vente. Les illustrations du tome 2 sont le prochain gros chantier.
Le tome 1, avant et après reprise.


Pour la seconde trilogie, les illustrations que je prépare sont faites à la main.
« Pourquoi ne pas confier tout cela à un illustrateur ? »
C’est probablement l’une des premières questions que certains se poseront.
La première réponse est simple : parce que j’aime le faire. J’aime participer moi-même à la construction visuelle de mon univers. J’aime changer une lumière, modifier une couleur, refaire un vêtement, reprendre un décor parce qu’il ne ressemble pas encore exactement à ce que j’avais imaginé. Cette recherche fait partie du plaisir que je prends à construire Célestis.
Et cela ne signifie absolument pas que je refuse de travailler avec des illustrateurs. Je le fais déjà.
Les cartes de Célestis, par exemple, sont réalisées par un illustrateur professionnel. Pour ce travail, j’ai choisi de confier mon univers à quelqu’un qui possède des compétences que je n’ai pas, et de le laisser apporter sa propre interprétation.

Cette collaboration montre d’ailleurs assez bien la différence entre les deux démarches. Lorsqu’un univers imaginaire passe d’une personne à une autre, il y a nécessairement une part du regard de l’autre dans le résultat. J’explique un lieu, je fournis des informations, des distances, des directions, des références, puis un autre créateur les interprète et les transforme en image. Et j’aime aussi cela.
Pour mes illustrations quotidiennes, en revanche, j’ai envie de réduire autant que possible l’écart entre ce que j’imagine et ce qui apparaît finalement sur l’image. Quand quelque chose ne correspond pas à ma vision, je peux le reprendre immédiatement : déplacer un bâtiment, changer un vêtement, modifier une lumière, retirer un élément ou recommencer complètement si nécessaire. C’est aussi pour cela que je tiens à fabriquer moi-même une grande partie de ces visuels : je peux rester jusqu’au bout le directeur artistique de mon propre univers.
Il y a ensuite, évidemment, une raison économique, et je n’ai aucun problème à la reconnaître. Un illustrateur est un professionnel qui possède un véritable savoir-faire, et son travail mérite d’être rémunéré à sa juste valeur. Or je suis auteur indépendant et je produis énormément de visuels : personnages, lieux, scènes, essais, recherches graphiques, illustrations pour le site ou les réseaux sociaux. Certaines images passent par dix, vingt ou parfois trente tentatives avant que je sois satisfait. Faire réaliser chaque recherche, chaque variation et chaque modification par un professionnel représenterait un budget considérable.
Cela ne signifie donc pas que je considère qu’une illustration réalisée avec l’aide de l’IA équivaut au travail d’un illustrateur professionnel. Ce sont deux démarches différentes, et dans mon travail elles coexistent déjà.
Dans certains cas, comme pour les cartes de Célestis, je choisis de confier une partie de mon univers au regard et au savoir-faire d’un autre artiste. Dans d’autres, j’ai besoin de garder les mains dedans, de tester, de modifier et de recommencer jusqu’à retrouver le plus précisément possible l’image que j’avais en tête.
L’un n’empêche pas l’autre.
La question de l’entraînement des modèles
Il faut également parler de ce sujet, parce que c’est probablement l’objection la plus importante.
L’entraînement des modèles d’intelligence artificielle sur des œuvres existantes soulève de vraies questions concernant le droit d’auteur, le consentement, la rémunération et la place des créateurs. Le cadre juridique évolue, mais toutes les questions soulevées par ces technologies sont loin d’être réglées. Je ne vais certainement pas prétendre résoudre ce débat ici.
Je peux simplement expliquer la manière dont, moi, j’utilise ces outils. Je ne demande pas à une IA de reproduire le travail d’un artiste précis. Je ne lui demande pas de me faire « du untel ». Je ne cherche pas non plus à reproduire une œuvre existante.
Avant de commencer, j’ai généralement déjà ma direction en tête : la composition, l’ambiance, les couleurs, le type de trait, le mélange entre dessin, encrage et aquarelle que je cherche actuellement à développer pour mon univers. J’utilise ensuite différents outils pour essayer de me rapprocher de cette vision. Et lorsque j’intègre une ressource extérieure à un montage, je privilégie des contenus dont l’utilisation est encadrée par une licence.
Est-ce que le résultat peut parfois rappeler quelque chose qui existe déjà ? Évidemment. Comme en littérature, en peinture, en musique ou au cinéma, nous sommes tous nourris par ce que nous avons vu, lu, écouté ou aimé. Très peu de personnes peuvent réellement prétendre inventer un mouvement artistique entièrement nouveau.
Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que chacun finit par faire de toutes ces influences.
Trouver sa propre voix
C’est exactement la même chose lorsque j’écris.
J’ai lu Tolkien, Robin Hobb, R.A. Salvatore et beaucoup d’autres auteurs. Ils ont forcément participé à construire le lecteur, puis l’auteur, que je suis devenu. Pour autant, lorsque j’écris les Chroniques de Sombrelame, je ne cherche pas à écrire comme eux.
Depuis le début, j’essaie de construire ma propre façon de raconter : mon rythme, mes dialogues, mon humour, ma manière de passer d’une scène sombre à quelque chose de beaucoup plus léger, la façon dont mes personnages parlent, se disputent, évoluent ou prennent parfois des décisions que je n’avais pas prévues pour eux.
Est-ce que cette manière d’écrire est totalement nouvelle ? Je n’en sais rien. Probablement pas, et ce serait assez prétentieux de l’affirmer. Mais avec le temps, elle est devenue ma voix.
Et finalement, c’est exactement ce que j’essaie aussi de construire avec mes illustrations : non pas reproduire le travail de quelqu’un d’autre, mais donner progressivement à Célestis une identité visuelle qui lui appartienne.
« Si tu utilises l’IA pour tes illustrations, qu’est-ce qui nous prouve que tu ne l’utilises pas pour écrire tes romans ? »
C’est une question qu’on m’a déjà posée. Et, au fond, je la comprends. À partir du moment où je dis ouvertement utiliser l’intelligence artificielle dans une partie de mon travail visuel, certains peuvent légitimement se demander où je place la limite.
La réponse demande un peu plus de nuance qu’un oui ou un non, et je préfère être précis.
L’IA ne rédige ni mes scènes, ni mes chapitres, ni mes dialogues, et elle ne construit pas mes histoires. En revanche, je l’utilise ponctuellement comme outil éditorial, une fois le texte écrit.
Phyl, je la joue depuis vingt-cinq ans autour d’une table de jeu de rôle. C’est là que l’univers, les personnages et leurs relations ont commencé à exister, bien avant les romans. Tout ce que j’écris aujourd’hui part de ce terreau-là.
Une fois le manuscrit relu par ma relectrice, je le soumets à un audit éditorial : rythme, longueurs, incohérences, passages qui traînent. C’est un regard extérieur supplémentaire, pas une réécriture.
Il arrive aussi qu’après son passage, un paragraphe continue de clocher. Dans ces cas-là, je demande parfois des pistes à une IA. La plupart du temps, cela me donne un angle auquel je n’avais pas pensé, et je réécris avec mes mots. Plus rarement, une formulation proposée me convient telle quelle et je la conserve. Cela représente environ une phrase tous les deux chapitres, soit une dizaine sur l’ensemble d’un roman.
Et puis il y a la correction orthographique. Les tomes 1 et 2 ont été corrigés par des correctrices professionnelles, en plus du travail de ma relectrice. Malgré ce travail, Antidote et les outils que j’ai utilisés ensuite ont retrouvé de nombreuses coquilles dans les deux volumes. C’est le lot de tous les livres, y compris chez les grands éditeurs : à la centième lecture, l’œil ne voit plus rien. Pour le tome 3, j’ai donc travaillé la correction avec ces outils.
Je préfère le dire que le taire. Mais soyons clairs sur ce que cela recouvre : de la chasse aux coquilles, un regard de plus sur un texte déjà écrit, et de loin en loin une tournure de phrase. Rien de tout cela n’invente une scène, ne construit un personnage ni ne décide de ce qu’il advient de lui.
Et je ne peux évidemment pas demander à quelqu’un de me croire sur parole. Je peux seulement expliquer comment je travaille.
Un tome des Chroniques de Sombrelame représente environ 1 500 heures de travail de mon côté. Écriture, réécriture, recherches, construction et cohérence de l’univers, dialogues, chapitres repris encore et encore, passages supprimés, puis reconstruits, puis parfois supprimés à nouveau.
Au fil des différentes versions, chaque volume représente environ 3 000 à 4 000 pages imprimées, annotées et corrigées. Le roman ne fait évidemment pas 4 000 pages : ce sont les mêmes centaines de pages qui passent plusieurs fois entre nos mains, version après version.
Et je dis bien « nos mains ». Parce qu’à mon travail s’ajoutent environ 500 heures de celui de ma relectrice. Elle relit, elle annote, elle corrige. Elle traque les répétitions, les maladresses, les incohérences et toutes ces choses que je ne suis parfois même plus capable de voir après avoir passé des mois plongé dans le même manuscrit.
Puis je reprends son travail. Je corrige. Je réécris. Et parfois, on recommence.
Au total, on approche donc des 2 000 heures de travail humain derrière chaque tome. Je ne donne pas ces chiffres pour participer à un concours de celui qui travaille le plus. Ils sont simplement là pour expliquer la réalité de notre processus.
Ce n’est évidemment pas une « preuve » au sens scientifique du terme. C’est la manière dont mes romans sont construits.
L’IA peut m’aider à donner une forme visuelle à quelque chose que je ne saurais pas dessiner seul. Elle ne construit pas mon univers à ma place. Elle ne décide pas de ce que vivent mes personnages. Elle n’écrit pas leurs dialogues. Elle ne passe pas des centaines d’heures à reprendre un manuscrit avec ma relectrice.
Les histoires, les personnages, les choix narratifs, les erreurs, les passages réécrits dix fois et les nuits passées dessus restent notre travail.
Pourquoi écrire cet article ?
Pas pour convaincre qui que ce soit. Je sais parfaitement que l’intelligence artificielle est un sujet extrêmement polarisé et que chacun possède sa propre opinion. Je ne demande à personne de partager la mienne.
Je souhaite simplement être transparent sur ma façon de travailler.
Oui, j’utilise l’IA. J’utilise aussi Krita, des croquis, des montages, des ressources provenant de banques d’images sous licence et, lorsque le projet s’y prête, le travail d’un illustrateur professionnel. Ce sont des outils et des démarches différents qui interviennent à différents moments de la construction de Célestis.
Je sais pourquoi je les utilise. Je sais également ce que je veux continuer à faire moi-même et ce que je préfère confier à quelqu’un dont c’est le métier. Et surtout, je préfère expliquer clairement la place réelle qu’occupent tous ces outils dans mon travail plutôt que de laisser chacun l’imaginer.
Au fond, ce qui m’intéresse reste exactement la même chose qu’au premier jour : raconter des histoires, créer des personnages auxquels on finit par s’attacher, et construire, petit à petit, l’univers des Chroniques de Sombrelame.
